À 3 heures de train de chez moi


J’avais 6 ans quand j’ai pris conscience que j’avais une autre maman, et une chose est sûre, je n’ai jamais douté de son amour. Toute mon enfance, on me faisait comprendre que je n’étais pas normale car j’étais adoptée, de couleur, et mes parents adoptifs étaient blancs. Après des insultes racistes de la part de mes camarades de classe, j’avais demandé à ma mère adoptive plus d’informations. Elle m’a alors sorti une lettre où toute mon histoire était retranscrite. Pour la première fois j’ai vu son identité posée sur le papier.



« Je n’avais pas imaginé une seconde que mon père biologique était présent avec elle, que c’était leur décision. »



Cette lettre je l’ai longuement regardé. Il y avait ma première identité, avec une première famille que je ne connaissais pas. Souvent j’avais des réflexions qui me confirmaient que je n’étais pas dans la « norme », des mots durs qui sont violents pour un enfant. Mais grâce à cette lettre, j’ai commencé à fantasmer leurs visages. Comme je commençais à écrire, le nom de famille me surprenait. Je l’ai écrit sur tous mes dessins, et j’en jouais d’avoir deux autres noms de famille avec le nom de famille français. À cet instant je gardais pour moi cette identité, mais je l’ai partagée maintes et maintes fois, car elle était inscrite en moi.


Grandir dans une région rurale française, où la diversité n’est pas présente, a été dure. Dans le sens où ton monde entier – qui n’est autre que tes ami.e.s d’école, même avec de belles amitiés – te fait comprendre que tu es différente. Tu es bronzée, tu es brune, tu ressembles donc à une étrangère. Ta place n’est pas en France. Alors tu te renfermes sur cette position qui affirme que tu n’es pas chez toi. C’est alors que tu peins, tu colories des drapeaux colombiens. J’imaginais la Colombie plus que mes parents biologiques, afin de me réapproprier mon histoire à la façon d’un enfant de primaire. C’étaient des choses simples, elles montraient juste que je voulais m’affirmer, affirmer mon altérité aux autres. C'était un moyen de me défendre.





L’adolescence est encore plus difficile. Être dans une ville de province où tout le monde connait ton histoire, car tes parents adoptifs ont justifié à tes camarades de classe que tu étais leur fille. Alors que tous les adolescents souhaitent avoir la paix, le moment où le corps change, où l’on devient presque adulte, tous les jours devant les miroirs, je me demandais à quoi elle ressemblait. Je ne dépeindrai pas la curiosité maladive des autres et les réflexions embarrassantes. « Oh, je ne pourrais pas vivre sans connaitre mes parents ». Et parfois quand une journée était dure, que la fatigue était présente aussi, les émotions remontaient. C’étaient des moments de solitude indescriptibles, qui me semblaient interminables, et terriblement mélancoliques. Depuis toute petite je suis très émotive, donc de temps en temps je pleurais car au fond ils me manquaient énormément. À cet instant les mots maladroits de ma mère adoptive retentissaient « Qu’est-ce que tu ressembles à ton père de jour en jour. » Mais Maman, je n’ai aucune photo.


Il m’arrivait de faire des cauchemars, où je rêvais que je les perdais, que ma mère biologique était à deux doigts de mourir. C’étaient des angoisses, lorsque j’entendais qu’il y avait une victime dans une catastrophe, qu’elle était colombienne, je m’empressais de voir si ce n’étaient pas eux, dans une incohérence la plus totale. Mais j’avais tellement peur de voir nos retrouvailles nous échapper, que c’était parfois oppressant, comme une charge.



« À partir de mes 15 ans, à tous mes anniversaires je pleurais un bon coup. Je n’aimais pas le fêter au fond, il me rappelait plus une séparation qu’une naissance. »



Finalement le début de la vie d’adulte arrive plus vite que prévu, même si j’avais soufflé mes 18 bougies et que mon vœu était de les retrouver. J’étais dans un moment difficile dans ma vie, avec une grosse crise identitaire, des études qui me ne plaisaient guère. Un soir, je tente dans un ultime espoir de retrouver ma famille biologique sur Facebook, ne croyant plus vraiment pouvoir les retrouver car je les recherchais depuis bientôt cinq ans. Je tape le nom de ma mère, ma sœur, puis mon premier frère, enfin je tombe sur quelqu’un. Cette personne ne me ressemble pas du tout… Et là, au moment où je suis sur le point d’abandonner, je trouve une photo de famille : mon frère dans les bras de ma mère biologique.



« À cet instant, je ressens d’instinct que c’est elle. Je prends mon courage à deux mains, j’écris à cette femme qui est identifiée sur cette photo. »



Je me présente en quelques mots. J’attends deux nuits, elle me répond le dimanche matin, au début nous sommes méfiantes toutes les deux. Elle tourne autour du pot pendant quelques dizaines de minutes, je n’en peux plus je lui pose cette question : « Eres mi madre ? » (« Tu es ma mère ? ») et elle me répond « Soy tu madre Clara » (« Je suis ta mère Clara »). À ce moment-là, je pousse un cri. Une fois qu’on a pris les premiers contacts, nous nous appelons le lendemain. Elle me demande pardon, dans le même temps je parle aussi à mon père biologique. Je découvre qu’ils sont mariés, qu’ils ont immigré en Suisse francophone depuis bientôt 20 ans. Tous les deux s’excusent, pensant que je leur en veux, mais au fond j’avais déjà fait ce travail de pardon.





Ils me disent qu’il faut se revoir, les vacances arrivent ; eux aussi avaient des congés. La rencontre se fait dans ma ville d’adoption, dans une salle de restaurant privatisée. Toute ma famille adoptive a pleuré de joie quand j’ai réalisé cette démarche, ce n’était que de l’amour dans leurs mots. La rencontre se passe bien. Quand j’entends mon père biologique, je ne peux plus rester en place, je veux voir mon papa. Je fonce dans ses bras, à quelques mètres ils sont là tous les deux, je fonds en larmes, car je suis heureuse. Mon père biologique me chuchote « No llores amor » (« Ne pleure pas, amour »). Et puis ma mère biologique me prend elle aussi dans ses bras, je lui souris. Mes parents adoptifs et biologiques se rencontrent, tous se disent merci, les uns pour avoir pris soin de moi, les autres pour m'avoir mis au monde. Je m'empresse de dire à ma mère biologique que je vais bien et que je suis à ses côtés maintenant. Mes parents biologiques me proposent de faire une activité au choix. Ayant un lien fort avec mes grands-parents adoptifs maternels, je choisis de pouvoir les emmener dans mon intimité familiale. Cette activité émeut tout le monde.


Aujourd’hui, je suis heureuse. J’ai quatre parents. Je pensais sincèrement les trouver au fond de Bogota. Au final, je les retrouve à 3 heures de train de chez moi. Ce n’est plus un océan qui nous sépare, mais une simple chaîne de montagnes.

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